La grève de décembre 1973
C'est au mois d'octobre 1973, après une rentrée difficile qu'a débuté la grève de 1973. Au mois de novembre 1973, le bras de fer avec la police, la gendarmerie et les gardes Comores a débouché sur des violences inouïes. La chambre des députés est brulée entièrement, les deux buildings saccagés, la poste pillée et brulée, l'argent des caisses jeté dans la rue, la direction de la fonction publique saccagée et mieux encore le commissariat de police de Badjani est brulé et les armes jetés à la mer.
Après ces échauffourées, 15 lycéens sont arrêtés et mis en prison. Parmi eux Ibrahim Ben Ali dit Razafi, Lamartine, Azali et bien d'autres. Ils sont accusés comme d'habitude de troubles à l'ordre public et devaient être traduit devant la justice.
C'est alors, que la direction de la grève a décidé un setting, accompagné d'une grève de la fain au lieu-dit Mababani non loin du village de Vouvouni en Grande Comore. Nous étions le 28 décembre 1973, la grève a débuté à 8h00 du matin avec près de 500 élèves filles comme garçons.
Les Comoriens ne comprenaient pas ce que c'était, il a fallu attendre près 7 heures, lorsque les premiers élèves, fatigués sont conduits à l'hôpital El Maarouf. Ils ont refusé de se nourrir, pour ne pas trahir l'engagement pris auprès des autres élèves à savoir : « la libération des prisonniers ou mourir ». Le bruit a couru comme une trainée de poudre, « les élèves ont décidé de mourir tous ensemble à Vouvouni ».
Dès le lendemain, Maman Chauffera (Mitsamiouli) et Maman Chioumbé (Ntsaouéni), Maman Mena (Mitsoudjé), Maman Djamila (Iconi) et bien d'autres, ont lancé un appel à toutes les femmes pour une grande marche vers la présidence, si le gouvernement refuse de libérer les élèves. Près de 600 femmes venus de tous les coins de la Grande Comore, avec un gros contingent du quartier de la Coulée de lave, ont répondu à l'appel et ont marché jusqu'à Beit Salam avec comme seul mot d'ordre : « la libération immédiate des élèves ». Une délégation est aussitôt reçue par le Président, alors que le reste de la foule occupait la présidence .Nous sommes au 3è jour.
Le gouvernement réuni de toute urgence, demande la libération immédiate des élèves, mais le Haut-commissaire de la République s'oppose et exige leur traduction, devant le tribunal correctionnel. Ahamed Abdallah, Président du conseil, furieux, saisit Paris pour demander la libération de tous les élèves. Il essuie une fin de non-recevoir.
Dans la foulée, il dissout alors son gouvernement, le ministre de l'éducation, Ali Mirghane, est limogé et remplacé par Ali Mroudjaé. Paris décide à son tour, de nommer un vice-recteur pour régler la crise. Des négociations sont alors ouvertes entre la délégation des élèves, conduite par Ibrahim Hissani, Mohamed Said alias Pilou et Harmia Kassim. L'enjeu est de taille, la France voulait montrer à l'opinion comorienne que le gouvernement qui vient d'entamer des négociations pour l'indépendance, est incompétent alors que le gouvernement veut absolument trouver une solution avant que cela ne s'enflamme davantage à un moment aussi crucial.
Paris retarde toute solution dans l'attente de l'arrivée du vice-recteur, pour que le solution lui revienne, chose que Moroni ne pouvait accepter.
Au 4è jour de la grève, après plusieurs hospitalisations, la décision de s'alimenter avec des bonbons est décidée, par le comité de direction de la grève. Tous les magasins et boutiques de Moroni, ont mis leur stock à disposition. Les taximen se sont chargés de l'acheminement ainsi que le transport gratuit des familles des élèves. Un pré accord est trouvé, le tribunal a accepté de siéger dans l'après-midi pour juger les prisonniers. Il s'est prononcé avec des condamnations avec sursis pour les majeurs et le relax pour les mineurs.
Dans la matinée du 5è jour, la grève de la faim est suspendue, mais la mobilisation demeure jusqu'à la libération de tous les prisonniers. Dès la nouvelle tombée, tous les stocks de pains des établissements Kalfanes, des établissements Grimaladi et de la boulangerie Mchinda, sont mis gratuitement à la disposition des grévistes. Un élan de solidarité nationale que je n'ai jamais vu depuis, est constitué. Tous les véhicules en circulation sont mis à contribution de manière volontaire, pour le transport des pains. Vouvouni est assiégé par une foule très nombreuse.
A 16h, de ce 5è jour, les prisonniers sont libérés ; C'est la fête dans tout le pays, les camions de l'armée sont réquisitionnés pour ramener les grévistes, les taxis brousses se sont proposés eux aussi, pour ramener les élèves et leurs parents dans leurs villages respectifs.
Le 4 janvier 1974, les écoles ont ré ouvert leurs portes, soit un jour avant l'arrivée du vice-recteur. Ali Mroudjaé, nouveau ministre de l'éducation, est surnommé Jules Ferry. Ainsi, la grève de 1973, a pris fin. La plupart des revendications parmi lesquelles la mise en place des conseils d'administration dans les lycées, la construction d'un internat pour le collège de Mitsamiouli, la suppression définitive du concours d'entrée en 6è, l'amélioration des conditions de vie dans les internats, la création d'internats pour les filles etc... sont acceptés par le nouveau gouvernement.
En réponse, au Haut-commissaire de la République, qui a refusé la libération sans condition des élèves, le gouvernement réuni le 5 janvier 1974, a décidé, d'avancer la date du referendum d'autodétermination. Ahmed Abdallah Abdérémane, Mouzaoir Abdallah et Mohamed Taki, ont pris l'avion dès la mi-janvier 1974 pour négocier avec Paris, la date du referendum. Au mois d'avril 1974, les deux parties sont tombées d'accord pour la date du 22 décembre 1974.
J'aurais pu vous donner la liste des fainéants qui n'ont pas tenu les 4 jours de grève, mais comme l'essentiel était de participer, mieux vaut que je garde le secret pour ne pas me créer des ennemis supplémentaires.
A titre personnel, je voudrais rendre hommage à tout le personnel de l'hôpital El Maarouf, qui n'a ménagé aucun effort pour suivre les grévistes durant ces journées difficiles. Un hommage particulier aussi aux villages de Bouéni, Vouvouni et Iconi pour le soutien qu'ils nous ont apporté.
NB : Je voudrais par ailleurs m'excuser auprès des autres meneuses parmi les femmes à qui j'ai oublié les noms car sans eux, le dénouement ne serait pas aussi rapide.
Mohamed Chanfiou










